L’archive du mois de février 2021 !

Actualités

Lumière sur… Diego Rivera à Piquey

LES ARCHIVES MUNICIPALES DE LÈGE-CAP FERRET ONT POUR VOCATION DE CONSERVER LES ARCHIVES PUBLIQUES, MAIS AUSSI DES DOCUMENTS PRIVÉS, UNIQUES ET PARFOIS PERSONNELS. TOUS LES MOIS, DÉCOUVREZ UN DOCUMENT INÉDIT SUR VOTRE COMMUNE ! PAR SON INTÉRÊT HISTORIQUE, SON ASPECT ESTHÉTIQUE, OU SON ORIGINALITÉ, CE DOCUMENT TÉMOIGNE DE LA MÉMOIRE LOCALE.

A l’été 1918, le peintre mexicain Diego Rivera souffre de tuberculose pulmonaire. André Lhote et sa femme Marguerite l’invitent à passer les vacances sur le Bassin d’Arcachon. Accompagné de son épouse, l’artiste Angelina Beloff, et de leurs amis, le sculpteur danois Adam Fischer et sa femme, Diego Rivera se rend dans le village de Piquey. La découverte de ce lieu enchanteur lui rappelle sa terre natale et lui inspire de nombreux tableaux. Il y dresse également le portrait du poète Jean Cocteau.

Portrait de Jean Cocteau

Dans les lettres adressées à sa mère, Cocteau évoque les séances de travail avec le peintre mexicain pour la réalisation de son portrait. Les poses commencent vers le 4 septembre 1918 :

« Le Piquey, 4 septembre 1918
Le dessin de Rivera me ressemble beaucoup – c’est la seconde pose, consacrée à l’œil. Je fis mille bassesses pour qu’il atténue mon strabisme. Je pose contre le mur de la case de l’oncle Tom, au milieu des yuccas avec mes chiens maigres et le pain d’épice. »

Nous suivons l’avancée du portrait au fil de la correspondance. Cocteau est satisfait par la qualité de la ressemblance.

« Le Piquey, 5 septembre 1918
Hier j’ai eu les Rivera à déjeuner. Après déjeuner je posais pour Rivera qui dessine ma tête. Rivera est un roi nègre, très nègre, très fin ; la ressemblance me paraît bonne. Il continue tout à l’heure, malgré le vent qui énerve, retrousse les feuilles et empêche même les bains de soleil en remplissant le ciel de nuages échevelés. Ce matin j’ai mené les chiens à la chasse, mais je n’ai vu ni serpents boas ni lièvres.
Dis à Picasso que j’aime « ses belles relations » et que je lui expédie en échange « Rivera en train de me dessiner ».

(Le 30 août 1918, Jean Cocteau envoie une lettre à Pablo Picasso dans laquelle il croque Diego Rivera en train de le dessiner. Cette lettre est conservée au musée national Picasso à Paris.)

« Le Piquey, 6 septembre 1918
Mon portrait avance. Je le trouve une sorte de chef-d’œuvre. Rivera est un « dessinateur » qui veut peindre. C’est encore un bienfait du cubisme que d’obliger les peintres qui ne peuvent plus copier un visage à reprendre pour cela un métier négligé par les impressionnistes qui portraituraient par goût de vos couleurs à la campagne.
On voit mon moindre cil, ma … moindre ride ! Mon hâle, mes ressemblances de famille, etc., etc. dans cette image profonde qui me montre un peu triste, grave et furieux comme rend l’amour du vrai, du beau et certaines injustices divines. »

« Le Piquey, 6 septembre 1918, soir
Pose toute la journée. Très bonne. Rivera ne laisse aucune illusion à son modèle – on sort modeste de cette anthropométrie. »

« Le Piquey, 7 septembre 1918
Le soleil se cache. Hier pluie froide très dimanche. Avons tout de même ramé, dansé sur les vagues comme des naufragés de Stevenson. Pose interrompue. Allons sans doute reprendre tout à l’heure. Du reste le visage est parfait il ne faut plus qu’il y touche. Il travaille maintenant le cou et la chemise. »

« Le Piquey, 10 septembre 1918
Tout à l’heure je m’embarque. Courses à Arcachon. Je rentre à cinq heures pour poser. »

Le 12 septembre, le portrait est terminé. Cocteau ne le trouve « plus tragique du tout, d’une ressemblance extraordinaire. »

Le portrait de Cocteau par Rivera est disponible ici.

Diego Rivera, Portrait de Jean Cocteau, septembre 1918, dessin au crayon, 46 x 30 cm, Carlton Lake Art Collection, Harry Ransom Humanities Research Center, University of Texas, Austin.

Ce portrait reste la propriété de l’artiste pendant de nombreuses années. En 1935, les éditions Stock souhaitent dédier une vitrine en honneur à Jean Cocteau. Le poète charge son secrétaire Maurice Sachs de faire le nécessaire et lui donne libre accès à sa chambre à l’appartement parisien de sa mère. Sachs, aidé de son complice Robert delle Donne, emporte par la même occasion plusieurs de ses biens, dont le dessin de Rivera. Les deux hommes le vendent ensuite à l’éditeur parisien Henri Lefebvre. Il est exposé dans une des chambres de son domicile à Versailles avant d’être rangé à la cave. En 1974, le portrait est acquis par le Humanities Research Center (de nos jours, le Harry Ransom Center) et fait partie de la collection d’art Carlton Lake.

Paysage de Le Piquey

A son arrivée sur la côte noroit, Diego Rivera y retrouve les lieux de son enfance : la jetée en bois, les yuccas si semblables aux magueys de son Mexique. Un homme habillé d’un costume traditionnel mexicain chante dans l’accent typique de Veracruz. Une surprise préparée tout spécialement pour lui par ses amis Jean Cocteau et Marguerite Lhote.

L’environnement exotique inspire à Rivera plusieurs tableaux, dont Paysage de Le Piquey, que l’on retrouve également sous les titres anglais Edge of the Forest et espagnol El paisaje de Le Piquey. Il s’agit d’une huile sur toile mesurant 66 sur 81 cm. Le cadre est richement orné, tout en tons dorés et verts sombre. Des yuccas s’épanouissent au premier plan, on aperçoit en arrière-plan la dune de sable plantée de pins et sur laquelle s’élèvent deux huttes. La plus grande ressemble trait pour trait à la cabane de résinier sur cette carte postale ancienne du Canon.

Le tableau de Rivera est disponible ici.

Diego Rivera, Paysage de Le Piquey, 1918, huile sur toile, 66 x 81 cm, Fondation Hale, Mexico.

Le Canon – Une parqueuse d’huître devant une cabane de résinier (fonds Luc Dupuyoo, Archives municipales de Lège-Cap Ferret)

Selon Bertram D. Wolfe, le biographe du peintre, Rivera

« avait peint fidèlement ce qu’il avait vu là-bas de ses propres yeux, et simplement modifié par son sens de la sélection et de l’organisation formelle, ce que tout peintre aurait pu voir et peindre. Dans le traitement de l’arrière-plan, il y a des dispositifs techniques et des façons de voir appris de Cézanne, au premier plan un sentiment dérivable de Rousseau. Mais ce n’est ni un Cézanne ni un Rousseau, mais bien un Rivera, ce n’est pas un paysage de France mais du Mexique. »

Il est présenté lors d’une exposition consacrée à Diego Rivera au Museum of Modern Art (MOMA) de New York en 1931.

Ce tableau fait partie de la collection Salomon Hale. Ce collectionneur d’art polonais est l’un des premiers mécènes de l’art mexicain moderne et a rassemblé une importante collection d’œuvres d’artistes tels que María Izquierdo, Frida Kahlo, José Clemente Orozco, Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros et Rufino Tamayo. Il est surtout connu comme un collectionneur des premières œuvres de Rivera, particulièrement axées sur sa période cubiste.

Ce tableau a été mis aux enchères à la maison Morton, basée à Mexico, en mai 2012. Estimé entre 7 et 10 millions de pesos (entre 286 000 et 409 000 euros), ce lot n’a pas trouvé preneur en dépit de son caractère unique et de ses inspirations cézaniennes.

En novembre 2012, une nouvelle vente aux enchères des tableaux de Rivera est proposée à la maison Morton. Cette vente est annulée sur décision de justice. Cinq peintures à l’huile de Rivera sont saisies par le bureau du procureur général du Mexique. Il s’agit de La cathédrale d’Avila, La part de Pedro, La Vierge de la tête, Quai des Grands-Augustins et Le paysage de Piquey. La justice doit se prononcer sur la propriété des tableaux. La collection de Salomon Hale est partagée en héritage par ses trois enfants, Eduardo, Charles et Rosalie. C’est Charles Hale qui a apparemment offert aux enchères les tableaux. Son neveu, le fils d’Eduardo (décédé), a déposé plainte, arguant que son oncle n’a pas les capacités mentales et juridiques de mettre en vente ces œuvres. En effet, les tableaux seraient la propriété de la Fondation Hale, dont font partie les membres de la famille, et non pas d’une personne physique. Les cinq tableaux sont finalement rendus à la Fondation Hale au début de l’année 2013.

Autres tableaux

Rivera a très certainement peint plus d’un tableau lors de son séjour sur la Presqu’île. Certains experts estiment que le tableau sobrement intitulé Garden est une scène de Piquey peinte en 1918. Cette toile présente des similitudes avec Paysage de Le Piquey, notamment la présence d’un yucca. Une autre de ses huiles sur toile représente un Paysage d’Arcachon. En novembre 2010, ce tableau mis aux enchères par Sotheby’s a été estimé entre 400 000 et 600 000 dollars.

Du cubisme au réalisme social

L’année 1918 marque un tournant dans le style de Diego Rivera. Depuis 1913, ses peintures sont d’inspiration cubiste (par exemple Paysage zapatiste – Le Guérillero, 1915). En 1917, l’influent critique d’art Pierre Reverdy publie un texte, « Sur le cubisme », dans lequel il suggère que certains artistes sont des imitateurs du mouvement. Sans les nommer, il est clair pour les connaisseurs que Reverdy vise les peintres Diego Rivera et André Lhote. L’affaire prend une tournure plus dramatique lors d’une soirée organisée par le marchand d’art Léonce Rosenberg au mois de mars 1917. Vers la fin de la soirée, ne pouvant supporter les reproches de Pierre Reverdy, Diego Rivera le gifle et les deux hommes en viennent aux mains. Le peintre mexicain rompt alors définitivement avec le cubisme, quitte la galerie de Rosenberg et revient à la figuration.

Léonce Rosenberg blâme l’abandon du mouvement cubiste par Lhote et Rivera. Les deux peintres répliquent chacun dans une lettre publiée dans le numéro du 6 octobre 1918 du journal Le Carnet de la Semaine. Voici celle de Rivera :

« Canon, par Arès (Gironde),
Je demande à votre amabilité d’insérer cette lettre. M. Léonce Rosenberg a écrit ceci : « Ni M. Picasso, ni M. Juan Gris n’ont renoncé à une esthétique qu’ils n’ont pas choisie… Quant à M. Rivera, je ne puis le suivre dans la voie qu’il vient de choisir… En 1917, les œuvres de M. Rivera avaient encore une apparence cubiste. »
Tout ceci nécessite une mise au point, car le lecteur pourrait croire que je choisis des fruits dans le verger du voisin. Avant tout, je tiens à déclarer que l’œuvre de Picasso a été pour moi une leçon : mais, dans mon travail, toute question de qualité mise à part, il y a une rigoureuse succession de recherches personnelles. Et, choisissant cette fois le mot de M. Rosenberg, j’ajoute : « L’avenir jugera. »
Les moyens plastiques employés dans mes tableaux auxquels se trouve « l’apparence cubiste » apparaissaient déjà entièrement dans mes tableaux peints en janvier et février 1914 : et les moyens constructifs dans mes toiles de 1913. Donc bien avant 1917, qui sait et veut voir trouve chez moi une intention nettement contraire à celle des cubistes. Mon effort essentiel fut toujours de suivre l’enseignement cézannien. L’instinct me commanda de chercher une cimentation, une structure. Une fois cette base établie, le même instinct me poussa à orner la maison, qui ne peut être humanisée si elle demeure un échafaudage. Donc, nécessité de peintre pleinement. Faire de la peinture. Une fois retrouvé dans les décombres l’accès de la voie merveilleuse découverte par Cézanne, le plus grand des peintres et d’autres peintres, par crainte de la profondeur, avaient bouché cette voie il faut suivre cette voie en obéissant au maître. Et si ainsi, on arrive à n’être plus cubiste, hé bien, tant mieux.
Recevez, monsieur le Directeur, avec mes remerciements anticipés, l’assurance de mes sentiments distingués.
Diego M. RIVERA »

Durant cet été 1918, Rivera prépare avec Lhote et Fischer une exposition d’art post-cubiste ou néo-cézannien qui se tient à la galerie Eugène Blot de Paris à l’automne. D’autres peintres et sculpteurs se réclamant de Cézanne y exposent leurs œuvres. On peut légitimement supposer que le peintre mexicain montre pour la première fois ses tableaux peints à Piquey. Gustave Kahn, critique d’art français, dira des paysages d’Arcachon de Diego Rivera qu’ils sont « d’une belle vie végétale, d’une lumière vive et captivante. »

Lors d’un voyage en Italie en 1920, il découvre les fresques murales qui vont l’inspirer pour son œuvre la plus mondialement connue. Ses immenses peintures murales réalisées dans des lieux publics (aussi bien au Mexique qu’à l’étranger) lui permettent de rendre son art accessible et d’afficher ses idées politiques. Citons parmi elles, L’Épopée du peuple mexicain dans la cage d’escalier du Palais National de Mexico, peinte entre 1929 et 1935, qui représente l’histoire du Mexique de l’époque préhispanique au XXème siècle, et le Detroit Industry Murals au Detroit Institute of Arts, financé par les usines Ford. Son style artistique, le réalisme social, attire l’attention sur les conditions socio-politiques de la classe ouvrière et affiche son appartenance politique au mouvement marxiste.

Il épouse en 1929, à 43 ans, Frida Kahlo, de 21 ans sa cadette, avec qui il forme le couple mythique de peintres mexicains du XXème siècle. Il décède le 24 novembre 1957 d’une crise cardiaque.

Remerciements

Nous tenons à remercier pour sa précieuse aide Cristina Meisner du Harry Ransom Center.

Votre histoire, notre mémoire

“Les souvenirs d’un homme constituent sa propre bibliothèque.”
Aldous Huxley, écrivain anglais (1894-1963)

Si vous avez des photos, des cartes postales, des documents sur des artistes ayant séjourné sur la Presqu’île, n’hésitez pas à nous rendre visite ou à nous contacter ! Vos souvenirs nous permettront de mieux faire connaître l’histoire de notre commune.

Contribuez à enrichir cet article !
Service des archives
79 avenue de la Mairie, Lège bourg
archives.ad@legecapferret.fr
05.57.17.07.80

Sources et références

RetroNews, le site de presse ancienne de la BnF :

  • Le Carnet de la Semaine, 6 octobre 1918
  • Mercure de France, 1er décembre 1918

Harry Ransom Center, Austin, Texas, USA :

Agence photo de la Réunion des Musées nationaux et du Grand Palais :

HathiTrust Digital Library :

  • Bertram David Wolfe, The Fabulous Life of Diego Rivera, New York, Stein and Day, 1963
  • Ramon Favela, « Jean Cocteau : An Unpublished Portrait by Diego Rivera », The Library chronicle of the University of Texas, no.11-14, 1979-1980, pages 11-21.

Museum of Modern Art (MoMA), New York, USA :

 

Retrouvez toutes les archives du mois sur cette page.

Découvrez le patrimoine communal à travers « La petite collection » !

Retour à la liste des actualités

Restez connecté(e)

Restez informé, inscrivez-vous à notre lettre d’information, je m’inscris !