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Lumière sur… Les vignes de Léon Lesca

LES ARCHIVES MUNICIPALES DE LÈGE-CAP FERRET ONT POUR VOCATION DE CONSERVER LES ARCHIVES PUBLIQUES, MAIS AUSSI DES DOCUMENTS PRIVÉS, UNIQUES ET PARFOIS PERSONNELS. TOUS LES MOIS, DÉCOUVREZ UN DOCUMENT INÉDIT SUR VOTRE COMMUNE ! PAR SON INTÉRÊT HISTORIQUE, SON ASPECT ESTHÉTIQUE, OU SON ORIGINALITÉ, CE DOCUMENT TÉMOIGNE DE LA MÉMOIRE LOCALE.

On ne présente plus Léon Lesca. Entrepreneur de travaux publics, grand propriétaire terrien sur la Presqu’île, il fait ériger sur ses terres une villa de style mauresque, une chapelle, une école, un presbytère, des logements pour ses ouvriers à la fin du 19ème siècle.

Mais Léon Lesca n’est pas seulement un bâtisseur. Il est aussi un cultivateur avisé : il creuse des réservoirs à poissons ; dans le parc de sa Villa Algérienne, il réussit à acclimater des essences exotiques, introduit le mimosa, plante un potager, fait même pousser des plants d’arachide ! Son vignoble, réparti dans plusieurs villages, fait également la renommée de sa famille.

C’est sur les traces de ce vignoble aujourd’hui disparu que nous vous emmenons. A lire sans modération !

4 vignobles, 4 villages

C’est au cours de la décennie 1875-1885 que Léon Lesca commence les plantations de vignes, avec environ 5 hectares au fond du parc de la Villa Algérienne et près des réservoirs à poissons de La Vigne. Le vignoble s’étend jusqu’à la fin du siècle : 25 hectares dans les lettes des Jacquets, un hectare de plus sur les digues des réservoirs à poissons, et encore 10 hectares supplémentaires.

Le domaine viticole de Léon Lesca est donc constitué de 4 vignobles distincts : La Vigne (le plus restreint), le parc de la Villa Algérienne à L’Herbe, autour du réservoir à poissons de Piraillan, les lettes des Jacquets (le plus important).

A son apogée, la superficie du vignoble compte près de 40 hectares.


Le domaine de Léon Lesca à L’Herbe en 1946 (photographie aérienne IGN)
Sur le littoral, de gauche à droite : la Chapelle Sainte-Marie du Cap, le débarcadère, la Villa Algérienne, le village ostréicole. Il est plus que probable que le grand espace rectangulaire et quadrillé soit le vignoble de la Villa Algérienne.

Contrairement aux idées reçues, le village de La Vigne ne tient pas son nom du vignoble de Léon Lesca. Ce toponyme existe déjà bien avant une quelconque exploitation viticole à cet endroit, comme sur ce plan cadastral datant de 1849.


Extrait du plan cadastral de La Teste, section du Cap Ferret, dressé par le géomètre Délâge-Dumoulin en février 1849 (Archives départementales de la Gironde)

Le vignoble compte un chai vinicole au Four et un cuvier à Piquey. Construit en 1889, le chai protège le vin de la chaleur grâce à ses murs de 70 cm d’épaisseur et d’un mètre vingt à la base. A l’intérieur, il y a 16 cuves, réparties en 2 rangées, ce qui représente une contenance de 300 barriques. Elles sont remplies directement depuis la dune qui jouxte le chai avant d’être embarquées pour Arcachon et les villages du pourtour du Bassin. L’appontement en eau profonde situé aux réservoirs de La Vigne permet aux cargos anglais de charger et d’expédier les vins du Cap Ferret vers l’Angleterre.

Léon Lesca possède d’autres vignes au Château du Vigean (ou Château Amigues). Reconstruit au 19ème siècle, ce château appartient à son beau-père, François Godbarge, qui l’acquiert en 1875. Léon Lesca lui succède en 1899, puis sa veuve en hérite après sa mort en 1913 avant de devenir la propriété de M. Amigues.

Un vin des sables renommé

Le vin produit par Léon Lesca fait partie de la catégorie des vins des sables ou des dunes. Frédéric Vassillière expose l’environnement des vins des dunes dans son ouvrage Les Landes Girondines :

« En opposition avec lui, près de la mer, un terrain découvert, trop découvert même, accidenté, sans alios, à Capbreton et dans toutes les dunes ; abrité du nord, de l’est, du nord-ouest, à la Villa-Mauresque, aux Jacquets ; dans des conditions à peu près analogues, à Soulac, au Verdon, voilà, au contraire, le milieu des sables. » (1)

(1) Frédéric Vassilière, Les Landes Girondines, 1892, p.211.

Le vignoble est complanté de cépages fins provenant du Château Margaux (Médoc) et du Château de France (Léognan). Les vignes de son frère Frédéric, installées au Piquey, sont composées des mêmes cépages. Une parcelle dans le parc de la Villa Algérienne est entièrement consacrée à des cépages d’aligoté originaires de Crimée, offerts à Léon Lesca par le prince Galitzine.(2) Il est venu étudier les vignobles du Médoc lors de la visite du Tsar Nicolas II à Paris à l’occasion de la pose de la première pierre du pont Alexandre III en octobre 1896. Tous ces cépages produisent des « vins bien colorés, fins, bouquetés et très agréables », aussi bien blancs que rouges.(3)

(2) Le prince Galitzine fut le créateur du champagne russe élaboré à partir de ses vignobles de Crimée.
(3) Bordeaux et ses vins, 7ème édition, 1898-1901, p.355.

La production des Dunes du Cap Ferret ne cesse d’augmenter au fil des décennies. Elle est estimée à 120-150 tonneaux environ lorsque les vignes ont atteint leur plein rendement.

Production des Dunes du Cap Ferret

Année

188618911893

Production en tonneaux

18 (vin blanc)4182

Chiffres tirés de Bordeaux et ses vins, 5ème édition, 1886, p.300 / Bordeaux et ses vins, 6ème édition, 1893, p.337 / Bordeaux et ses vins, 7ème édition, 1898-1901, p.355.

Léon Lesca obtient la mention honorable pour son vin à l’Exposition de Bordeaux de 1895.(4) Le vignoble acquiert une certaine renommée au point d’être étudié et pris comme modèle dans la culture de la vigne dans les sables par la Société d’Agriculture de la Gironde en août 1896. Les Dunes du Cap Ferret sont servies sur les grandes tables, à l’instar de ce fastueux dîner donné par la comtesse Verbrugge dans les salons du Grand Hôtel d’Arcachon en février 1906. Le vin vient arroser bisque de crabes et autres turbos de soles Joinville.(5)

(4) L’Avenir d’Arcachon, 27 octobre 1895.
(5) L’Avenir d’Arcachon, 4 mars 1906.

La presse locale ou spécialisée ne tarit pas d’éloges à son sujet :

La Petite Gironde, mai 1891 :
« L’honorable conseiller général, qui est un agriculteur distingué, un praticien de haute expérience, a à son tour instruit et intéressé les visiteurs.
Il leur a notamment fourni la preuve que, dans le sable qui n’inspirait guère confiance, la vigne pouvait être cultivée avec un grand succès. Avis aux viticulteurs. M. Lesca leur donne là un exemple à suivre. » (6)

Bordeaux et ses vins, 7ème édition, 1898-1901 :
« Ce vignoble, dont la végétation est magnifique, malgré la nature sableuse du sol, fait le plus grand honneur au viticulteur hardi qui l’a créé. » (7)

Frantz Malvezin, 1919 :
« Il nous souvient, dans notre jeunesse, avoir souvent dégusté à la Villa Algérienne, qui donne sur le bassin d’Arcachon, des vins rouges et blancs, de cépages de choix, plantés en plein sable, absolument remarquables.
Ce beau vignoble fut constitué peu à peu, complanté des meilleurs cépages que M. Léon Lesca sélectionna avec soin, avec la méthode rigoureuse qu’il apportait en toute choses. La vinification y est également très soignée, ce qui explique les bonnes bouteilles que M. Lesca faisait déguster avec une fierté légitime aux nombreux amis qui s’asseyaient si souvent à sa table hospitalière et renommée, autant que l’aménité de l’amphitryon était charmeuse, pour employer une vieille expression. » (8)

(6) La Petite Gironde, 28 mai 1891.
(7) Bordeaux et ses vins, 7ème édition, 1898-1901, p.355.
(8) Bordeaux : Histoire de la vigne et du vin en Aquitaine depuis les origines jusqu’à nos jours, pp.145-146, 1919.

Les vignerons

D’après les recensements de population de Lège et de La Teste de 1891 à 1926, près d’une dizaine d’hommes ont été employés en tant que vignerons au domaine Lesca :

  • Guillaume dit Jules Constantin de 1891 à 1906
  • Joannès Fourtinon de 1896 à 1921
  • François Ribet en 1896
  • Pierre Poitevin en 1896 et 1901
  • Joseph Fortinon en 1901
  • Jean Dubrana en 1901 et 1906
  • Jean Fourtinon en 1901 et 1906
  • Jean Poitevin en 1911
  • Léonce Petit en 1911
  • André Meymat en 1891
  • François Néau en 1901
  • Pierre Bordelais de 1906 à 1926

Pierre Bordelais et François Néau posant devant la treille de la Villa Algérienne (fonds Luc Dupuyoo, Archives municipales de Lège-Cap Ferret)

L’affaire de l’octroi

Tous les viticulteurs sont soumis à la déclaration de leurs vendanges auprès de l’octroi. Au mois de novembre 1896, tous l’ont fait sauf Léon Lesca. Depuis plus de vingt ans qu’il récolte du vin, il n’a jamais déclaré ni payé le moindre centime pour l’octroi !

Le 12 février 1897, Darmagnac, préposé en chef de l’octroi, est interrogé par les conseillers municipaux de La Teste :

Mr Daussy, conseiller municipal : « Pouvez-vous dire pourquoi Monsieur Léon Lesca ne paie aucun droit sur le vin qu’il récolte à la Villa Algérienne et au lieu-dit « la vigne » ? »
Darmagnac : « J’ignorais que Monsieur Léon Lesca récoltait du vin à la Villa Algérienne et à « la vigne » ; dans tous les cas je vérifierais le fait et je me fais fort de verbaliser contre Monsieur Léon Lesca. »
Monsieur le Dr Séniac : « Combien y-a-t-il de temps que vous êtes préposé en chef à La Teste ? »
Darmagnac : « Cinq ans. »
Monsieur le Dr Séniac : « Cependant vous ne pouvez ignorer que Monsieur Léon Lesca récolte du vin en ce sens que vous êtes obligé, lorsque vous allez faire vos tournées au Ferret, de passer à l’endroit appelé « La vigne ». »
Darmagnac : « Le fait est exact. Je sais qu’il y a de la vigne aux Jacquets, commune de Lège, et au Ferret, mais je n’ai pas le temps, je ne vois que les constructions et pour verbaliser il faut saisir la fraude. »
Le maire : « Il est très regrettable, Préposé en chef, que vous ayez favorisé jusqu’à ce jour Monsieur Léon Lesca d’une telle immunité, et vous êtes d’autant plus blâmable que vous avez le nom des propriétaires récoltants et la commune ne vous marchande pas les frais de vacations ! De même que je vous ai souvent répété que je voudrais que vous n’ayez de préférence ni d’hostilité envers personne car tous les administrés devraient être traités de la même façon quelles que fussent leurs positions. »
Le maire : « D’autre part le règlement ne vous dit pas d’aller percevoir ; il oblige tous les redevables à déclarer. Tous ont payé sauf Monsieur Léon Lesca ! »
Le maire : « Monsieur Dubos sait que Monsieur Léon Lesca vend à Arcachon une bonne partie de sa récolte. » (9)

(9) Procès-verbal du Conseil Municipal de La Teste du 12 février 1897.

Léon Lesca ne rembourse finalement que 4 ans de redevances, soit 400 francs, dont celle de l’année en cours. Il soutient que le procès-verbal est nul en raison de « l’ignorance » du préposé en chef.

La fin du vignoble

Au début du 20ème siècle, les vignobles aux plants américains, résistants au phylloxera, affichent un rendement supérieur.(10) C’est à cette époque que le vignoble Lesca périclite. La qualité du vin décline en raison du non-renouvellement des cépages. Le prix de vente augmente à cause des lourds frais d’entretien. Pendant la Première Guerre mondiale, le vignoble est négligé par manque de main d’œuvre. Les surfaces plantées diminuent. Le raz-de-marée du 9 janvier 1924 déracine le vignoble de La Vigne, qui ne sera jamais remis en état, et dévaste celui de la Villa Algérienne.

(10) Le phylloxera est un insecte apparenté au puceron a détruit une grande partie du vignoble français à la fin du 19ème siècle.

Robert Cottin, arrière-petit-fils de Léon Lesca, se souvient avec nostalgie de ses dernières vendanges :

« Les dernières vendanges auxquelles j’ai participé ont eu lieu en 1938 pour une unique barrique de rouge. Jusque vers 1949, nous avons bu les dernières bouteilles de la villa, cachetées, sans indication d’années et j’ai le souvenir d’un vin vieux et fort agréable. La famille a ensuite terminé le stock de vin du Vigean, autre propriété de Léon Lesca qui produisait un vrai Bordeaux, ceci jusqu’en 1955. Le vignoble a également disparu. » (11)

(11) Témoignage de Robert Cottin en 1990 dans Max Baumann, La Côte Noroît, p.133.

Les vestiges du vignoble Lesca

Il existe encore au Four le chai vinicole, devenu aujourd’hui le bâtiment du Chantier Naval du Four. Sa date de construction, 1889, est inscrite sur la façade. Le cuvier de Piquey est aujourd’hui une propriété privée.

Il reste également des noms de rues liées à des cépages rouges ou blancs, présents pour la plupart dans la région bordelaise :

  • à La Vigne : avenue du cabernet, avenue du chasselas, avenue du merlot, avenue du muscat, avenue du malbec, avenue muscadelle, impasse du chardonnay, avenue du teinturin, avenue du piquepoul, allée du sémillon, avenue de la vigne
  • à L’Herbe : avenue du verdot, avenue du pineau, avenue du pied tendre

En décembre 2009, à Paris, la maison Artcurial a vendu aux enchères les cuivres gravés, ces plaques originales utilisées pour l’impression des illustrations des notices des châteaux du célèbre guide Bordeaux et ses vins. Parmi les 588 plaques présentées, le lot n°180 nous intéresse tout particulièrement. Il s’agit de la plaque du « vignoble éphémère » de la Villa Algérienne, de 70 x 90 mm. Une modeste plaque qui a pourtant créé la surprise ! Estimée entre 150 et 250 euros, elle s’est envolée à 3 315 euros !

« Les acheteurs se sont notamment passionnés pour les représentations de vignobles disparus ou éphémères », commente la maison Artcurial, « Le lot 180, avec sa représentation de la Villa Algérienne en est l’exemple le plus âprement disputé. […] Le bâtiment, aujourd’hui disparu, fut érigé par « l’inventeur » du Cap Féret (sic) Léon Lesca et beaucoup d’amoureux de la station ont enchéri pour ce morceau d’histoire. » (12)

L’histoire ne nous dit pas qui est l’acquéreur…

(12) Communiqué de presse, résultat de la vente aux enchères.


A gauche : l’illustration du vignoble de la Villa Algérienne par Eugène Vergez dans Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite (Gallica)
A droite : un exemple des cuivres (catalogue de la vente, Artcurial)

 

Votre histoire, notre mémoire

“Les souvenirs d’un homme constituent sa propre bibliothèque.”
Aldous Huxley, écrivain anglais (1894-1963)

Si vous avez des photos à nous faire partager ou des anecdotes à nous raconter sur le domaine Lesca, n’hésitez pas à nous rendre visite ou à nous contacter ! Vos souvenirs nous permettront de mieux faire connaître l’histoire de notre commune.

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79 avenue de la Mairie, Lège bourg
archives.ad@legecapferret.fr
05.57.17.07.80

Sources et références

Les Archives municipales de Lège-Cap Ferret :

  • Fonds Luc Dupuyoo
  • Max Baumann, La Côte Noroît, Le Four, Les Jacquets, Piquey, Piraillan, Le Canon, L’Herbe, La Villa Algérienne, La Vigne, Le camp des Américains, éditions Equinoxe, collection Le Temps Retrouvé, 1999

Les Archives municipales de La Teste :

  • Procès-verbal du Conseil Municipal de La Teste du 12 février 1897

Les Archives Départementales de la Gironde :

  • Plan cadastral de La Teste, section du Cap Ferret, dressé par le géomètre Délâge-Dumoulin en février 1849

Gallica :

  • L’Avenir d’Arcachon, 27 octobre 1895
  • L’Avenir d’Arcachon, 18 septembre 1898
  • Edouard Féret, Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite, 6ème édition, 1893
  • Edouard Féret, Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite, 7ème édition, 1898-1901
  • Frantz Malvezin, Bordeaux : Histoire de la vigne et du vin en Aquitaine depuis les origines jusqu’à nos jours, 1919
  • Frédéric Vassilière, Les Landes Girondines, 1892

Retronews :

  • La Petite Gironde, 28 mai 1891

Internet Archive :

  • Edouard Féret, Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite, 5ème édition, 1886
  • Edouard Féret, Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite, 9ème édition, 1922

Artcurial, maison de vente aux enchères :

  • Communiqué de presse de la vente aux enchères
  • Catalogue de la vente
  • Communiqué de presse du résultat de la vente aux enchères

L’association Connaissance d’Eysines :

  • « Eysines, d’Edouard Guillon », extrait des Châteaux historiques et vinicoles de la Gironde d’Edouard Guillon, 20 Mai 2015
  • « Les vins à Eysines en 1898, 1908 et 1922 », 28 Juin 2017

Site Remonter le temps de l’IGN :

  • Photographie aérienne n°4483 du 19/12/1946, échelle 1/10441, argentique

 

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