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Lumière sur … L’invasion de criquets à l’été 1946

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« C’était un assaut grouillant, portes et fenêtres en étaient couvertes. Et sur la façade, sur les clôtures, c’était comme une marée vivante. Dans un champ de maïs, le sol disparaissait. » Voilà la vision cauchemardesque dont est témoin le correspondant du Courrier Français en juillet 1946. Cette maison de Saint-Médard-en-Jalles est à l’image des autres habitations et champs du Bassin d’Arcachon ou de la région bordelaise durant cet été 1946… envahie par des nuées de criquets !

Le criquet migrateur est l’un des plus grands orthoptères d’Europe : son corps peut atteindre 6 cm. Il occupe une grande partie de l’Europe, de l’Afrique, de Madagascar, de l’Asie et de l’Australie. Inoffensif pris individuellement mais dangereux en groupe, il s’abat sur notre région durant les étés 1945 à 1947.

Le début de l’invasion en 1945

L’affaire commence vers la fin du mois d’avril 1945, à proximité de Marcheprime. Un paysan, qui gardait ses vaches dans la lande, s’étonne de voir sortir de terre « d’innombrables et minuscules » sauterelles. Une scène similaire se produit dans le même temps à Saint-Jean-d’Illac. C’est le début de l’éclosion de criquets migrateurs (Locusta migratoria).

Les jeunes insectes s’assemblent pour former des nuées imposantes, « atteignant parfois près d’un kilomètre de long sur une centaine de mètres de large […], dans une zone située entre 20 et 50 km à l’ouest de Bordeaux et approximativement limitée au Nord par la route de Bordeaux à Arès, au sud par la voie ferrée Bordeaux-Arcachon ». Les mues sont rapides et successives, les criquets grandissent vite mais ils n’inquiètent pas encore les populations. Ils ne se nourrissent seulement que des herbes des sous-bois et des clairières pour l’instant.

Capture au filet des criquets migrateurs en Gironde (cliché Dr Feytaud, La Nature, 1945, Cnum – Conservatoire numérique des Arts et Métiers)

Les premiers dégâts constatés sur les cultures sont signalés vers le mois de juillet : les champs de maïs, arrivés presque à maturité, sont entièrement dévorés à Marcheprime, Pierroton, Saint-Jean-d’Illac, Lège et Arès. Pire encore, les insectes sont désormais en capacité de s’envoler et les premiers nuages parcourent le ciel girondin. Les paysans tentent de les chasser dans la limite de leurs maigres moyens, en allumant des feux ou en faisant le plus de bruit possible avec des casseroles.

Le cycle se termine vers la fin du mois d’août lorsque les femelles pondent leurs œufs dans la terre. C’est là qu’ils vont passer l’hiver, bien à l’abri du froid, en attendant leur éclosion au printemps prochain. Les premières pontes sont observées dans les zones marécageuses de l’étang de Lacanau.

Une nouvelle vague en 1946

A l’été 1946, des encarts d’avertissement sont publiés dans le journal Sud-Ouest à destination des agriculteurs :

Alerte aux criquets
Agriculteurs, dès l’apparition des criquets, informez-en votre mairie qui prendra les mesures nécessaires.
C’EST UN DEVOIR NATIONAL.

Le signalement des vols de criquets est d’autant plus important qu’il permet de suivre leurs mouvements et les potentiels prochains foyers de pullulation. Lors de sa conférence de presse du 1er août, le préfet de la Gironde met en garde contre les dommages qu’ils peuvent causer : « Les criquets n’attaquent normalement que les céréales, les graminées, en particulier le maïs et les pâturages. Mais l’exemple a montré qu’ils sont capables de dévaster d’autres cultures : pommes de terre, haricots, betteraves, choux, choux-fleurs, carottes, oignons, concombres, etc, et peut-être même la vigne. »

Les autorités recommandent à la population d’émettre des fumées épaisses par combustion de chiffons ou de paille imbibés de brai ou de goudron, de façon telle que les fumées recouvrent les cultures menacées. D’autres procédés de destruction existent, avec plus ou moins d’efficacité :

  • Etablir des fosses où l’on rabat les insectes puis les arroser de liquide empoisonné
  • Asperger d’un composé organique dérivé du chlore (découvert en 1942 par deux savants français, MM. Dupire et Raucourt)

M. Castex, un scientifique de la Société linnéenne de Bordeaux, livre ses observations faites durant l’été 1946 : « M. Castex ne peut situer dans le temps l’arrivée des criquets au Cap-Ferret. Ceux qui y séjournèrent depuis le mois d’août ont disparu à peu près complètement vers le 5 septembre. Bloqués dans la langue de terre que constitue le Cap, ils ont été la proie des oiseaux de mer qui en ont fait des hécatombes. Les Acridiens, poussés par le vent Nord-Ouest, sur le Bassin d’Arcachon, luttaient avec la dernière énergie pour regagner la terre ferme. Ils ont dévoré les plantes vertes des Psamma arenaria R et S [psamma : oyats], à l’exclusion de toutes les autres plantes littorales. »

A l’automne 1946, la municipalité de Lège dresse la liste des agriculteurs ayant subi des dégâts à leur récolte de maïs et qui recevront un dédommagement.

Liste des agriculteurs de Lège dont les récoltes de maïs ont subi des dégâts durant l’invasion de criquets en 1946 (Archives municipales de Lège-Cap Ferret)

La lutte continue en 1947

Le 15 février 1947, le Conseil Municipal de Lège crée une équipe de protection et de lutte contre les criquets. Elle est composée de Messieurs Lacaze, chef d’équipe, Bédouret et Ninosque.

Délibération du Conseil Municipal de Lège, 15 février 1947 (Archives municipales de Lège-Cap Ferret)

L’invasion du criquet migrateur dans la région landaise se poursuit en 1947 avec une intensité au moins comparable à celle de l’année précédente. Elle est favorisée d’avril à septembre par des températures exceptionnellement élevées qui ont hâté toutes les phases de développement. Les éclosions ont lieu plus tôt qu’en 1946, vers le 25 avril, et ce jusqu’en juin, « mais la région de la côte et des étangs, le sud du bassin d’Arcachon, et le Sud-Ouest de la Gironde entre le Barp et Captieux se révélèrent de gros foyers de sorties larvaires ».

Une note présentée devant l’Académie d’agriculture de France en 1948 rend compte de l’invasion du criquet migrateur dans les landes des Gascogne en 1947. Certains villages de la commune y sont mentionnés :

« Notons qu’à certains endroits, comme dans un champ en friche à Lège, où l’on avait dénombré de 40 à 80 oothèques au mètre carré, et où l’on pouvait s’attendre à la formation d’une grande bande, on n’assista à aucun rassemblement important de criquets, beaucoup d’entre eux évoluant au contraire vers la phase transiens dissocians. Ce fait montrerait l’importance, d’une part : de l’échelonnement des éclosions qui dura à Lège plus d’un mois, et, d’autre part, de l’abondance et de la répartition uniforme de la nourriture constituée surtout à cet endroit par une graminée du genre Aira. »

« Apparition des insectes parfaits et vols. – Les premiers adultes furent capturés dans les dunes de Claouey le 10 juin, soit dix jours plus tôt qu’en 1946 ; les insectes constituant les bandes étaient aussi évolués biométriquement dans le sens grégaire qu’en 1946. »

Le 8 juillet 1947, le Préfet de la Gironde, Monsieur Pierre Combes, se rend dans les communes de Lège et de Lacanau pour inspecter les équipes de lutte contre les criquets.

« Parcourant, tour à tour, la région des dunes de Piquey, puis les forêts et les landes brûlées de Mistres, les personnalités présentes ont pu se rendre compte des éclosions massives de criquets jusque dans les parties les plus difficilement accessibles de la lande.
Des équipes, conduites par des chefs de secteurs et de sous-secteurs très expérimentés, attaquent les principaux rassemblements avec du son empoisonné et des produits anti-acridiens.
Partout où le traitement a été effectué, le sol est jonché d’un épais tapis de ces insectes rapidement détruits par les poisons. Les organisateurs de la lutte reconnaissent l’efficacité des méthodes employées et des produits utilisés. »

Après avoir complimenté les chefs d’équipe pour « leur inlassable dévouement », le Préfet remercie les maires de Lège et de Lacanau pour leur coopération. Le concours des populations locales est en effet indispensable à une lutte efficace. Les habitants de Lège sont incités, par voie de presse, à signaler à la mairie tout vol d’insectes afin de permettre au service de défense d’intervenir le plus rapidement possible.

Au début du mois d’août 1947, de nouvelles nuées de criquets sont signalées en Gironde, en particulier à Saint-Laurent du Médoc et à Sainte-Hélène. Les pâturages et les champs de céréales sont endommagés au point que les propriétaires envisagent de se débarrasser de leur bétail s’ils ne peuvent plus les nourrir.

Un nouveau procédé de destruction est utilisé contre les criquets : l’avion émetteur de nuages acricides. A bord d’un hydravion Walrus, trois fois par jour, on répand une poudre blanche qui se disperse en nappes épaisses (400 kilos de poudre à chaque voyage). Les ailes des insectes sont touchées, les criquets sont brûlés et ne sont plus capables de voler. Le procédé est convaincant d’efficacité, 90% d’insectes sont anéantis.

La Préfecture de la Gironde émet de nouvelles circulaires en 1948 et 1949 : la lutte contre les criquets menée en 1947 et 1948 a permis la destruction quasi-totale de ces insectes. Cependant, des petits groupes subsistent encore. Le Préfet enjoint donc les maires girondins à continuer cette lutte.

Circulaire de la Préfecture de la Gironde relative à la lutte contre les criquets, 30 mars 1949 (Archives municipales de Lège-Cap Ferret)

Votre histoire, notre mémoire

“Les souvenirs d’un homme constituent sa propre bibliothèque.”
Aldous Huxley, écrivain anglais (1894-1963)

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79 avenue de la Mairie, Lège bourg
archives@legecapferret.fr
05.57.17.07.80

Sources et références

Les Archives municipales de Lège-Cap Ferret :

  • Délibérations du Conseil Municipal de Lège-Cap Ferret
  • Dossier sur les calamités agricoles

Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF :

  • Le Courrier français du Sud-Ouest, 11 juillet 1947
  • Le Courrier français du Sud-Ouest, 13 août 1947
  • M. Roubaud, « L’invasion du criquet migrateur dans les landes des Gascogne en 1947 », Comptes rendus des séances de l’Académie d’agriculture de France, 1948

RetroNews, le site de presse ancienne de la BnF : 

  • Le Courrier français, 30 juillet 1946

Site du Conservatoire Numérique des Arts et Métiers :

  • Jacques Carayon, « Les nuages de criquets migrateurs en Gironde pendant l’été 1945 », La Nature, 1945, n. 3079-3102

Archives en ligne du journal Sud-Ouest

  • Sud-Ouest, 05 juillet 1946
  • Sud-Ouest, 27 juillet 1946
  • Sud-Ouest, 30 juillet 1946
  • Sud-Ouest, 1er août 1946

Internet Archive :

  • Actes de la Société linnéenne de Bordeaux, Volume t.93-94 (1943-1950)

 

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